Monteverdi et le Fifaro, la Fifara, la Phifara
Monteverdi a laissé quelques mesures destinées à notre instrument dans le verset 3, le "Quia respexit ", du Magnificat des "Vespro della beata Vergine", ainsi que dans un madrigal du 7ème livre, A quest'olmo. Le "Quia respexit " du Magnificat, à "una voce sola & sei instrumenti li quali suoneranno con più forza che si puo" (une voix et six instruments qui sonneront le plus fort qu'ils peuvent), a posé des problèmes à bien des interprètes modernes. En effet son orchestration fait appel à deux flûtes
traversières, puis deux trombones puis deux flûtes à
bec, chaque paire ayant une courte intervention.
Partition sur internet en pdf
(3Mo) . L'intervention des flûtes traversières, en p.7, illustre
les mots "Quia respexit humilitatem..." : Il s'est
penchée sur son humble ...servante, (illustré ensuite
par les trombones) ...désormais, tous les âges me diront
bienheureuse. (illustrés par les flûtes à bec).
- La douceur et la pureté des flûtes traversières
associées à une harmonie immobile expriment l'humilité. Le magnificat est noté en chiavettes et non en chiavi naturalli. ce qui laisse supposer une transposition à la quarte basse qui facilite les parties vocales très aigües.(voir les articles d'Andrew Parrott dans Early Music, Novembre 1984 et Mai 2004). D'autres interprétations possibles de cette notation ont été émises, notamment par Roger Bowers, "An aberration reviewed: the reconciliation of inconsistent clef-systems in Monteverdi's Mass and Vespers of 1610" , (Early Music, Novembre 2003) qui argue pour une transposition seulement 1 ton plus bas. Nous ne l'adoptons pas ici, bien qu'elle soit très satisfaisante pour les fifari, très souvent accordés un ton plus bas que les autres instruments (voir mon article dans Galpin 2006 : Proportions of Renaissance Tenor Flutes and the Relationship of Verona Flutes to Foot-Length Standards, télécharger : GSJ 2006 (PDF 150Ko)) Les parties de flûtes (à bec et traversières)
sont notées en clef de sol et impliquent donc des tessitures soprano
jouées en 4-pieds, ce qui corrobore la mention "jouer aussi
fort que possible". Il suffit pour les jouer de suivre les tablatures
de Virgiliano qui donnent la transposition Alla quarta bassa pour
les parties écrites en clef de sol:
Le cornet en lisant le sol3 de la clef de sol fait entendre
un ré3
Ce détail échappe à la plupart des flûtistes modernes qui jouent en notes réelles, en 8-pieds, au risque d'être inaudibles, ou pire en 8-pieds une quarte en-dessous, jouant alors sur des instruments de registre ténor des parties écrites en clef de soprano pour la flauto (une alto en sol), le dessus de la famille de flûte à bec pour lequel les 4 mesures de la troisième intervention du Quia Respexit de Monteverdi et la tablature de Virgiliano sont destinées. Notons au passage que Virgiliano, très au fait des propriétés de chaque instrument, ne propose pas de transposition au ton supérieur (un tuon piu alto) pour la traversière, ce qui est en effet impossible à cause de ses possibilités chromatiques limitées. Le diapason de l'époque était fort vraisemblablement le mezzo punto, en français ton de cornet, en allemand Cornettenthon. C'est le diapason que connait encore J.S Bach un siècle plus tard, mais sous le nom de Chorton. Il n'est pas établi à partir d'un fréquence-mètre, mais à partir des valeurs des pieds allemands les plus usités. Ces valeurs comprises entre 283 et 288mm servaient d'étalon aux facteurs d'orgues et d'instruments à vents (voir mon article dans Galpin 2006 : Proportions of Renaissance Tenor Flutes and the Relationship of Verona Flutes to Foot-Length Standards, télécharger : GSJ 2006 (PDF 150Ko)). Ce diapason est à environ 458-460Hz, à un intervalle d'environ 3 commas au-dessus du standard 440Hz, ou 1 comma au-dessous du même standard haussé d'un demi-ton tempéré, le 466Hz, qui se pratique parfois de nos jours sur les claviers transpositeurs. Tout ceci pris en compte, voici donc comment devaient sonner les premières mesures de : Monteverdi :Vespro della
beata Vergine Version en sol (notation originale) à deux fifari à 460 au format real ou au format WMA . On entend l'effort des fifari jusqu'au sol 3ème octave, limite de la tessiture qui illustre bien "una voce sola & sei instrumenti li quali suoneranno con più forza che si puo". Version en ré (transposition de Parott, Alla quarta bassa) au format real ou au format WMA . Version beaucoup plus confortable pour les fifari en ré à 460 qui sont là dans leur tessiture idéale. J'ai reconstruit pour cet enregistrement deux fifari d'après les mesures du Futteral d'Augsbourg (voir mon article GSJ 2006 Pdf). En effet aucune des flûtes italiennes originales ne sonne à 460, ni d'ailleurs à 440, mais plutôt à 408 (Corista) ou à 430 (Tutto punto). Seul cet étui pour 28 instruments à vents daté de 1603 nous permet de penser qu'il logeait 4 flûtes traversières ténors de longueur acoustique 505 mm, donc au diapason 460 Hz. Merci à Simon Dubois, taille, Satomi Shida-Serrand, fifaro1 et Laurence Pottier, orgue positif 460Hz au 1/6comma pour leur participation à cet enregistrement, réalisé en mai 2006, à la suite du symposium sur le cornet au CRR de Toulouse. De toutes les versions répertoriées dans la discographie des Vêpres, les versions récentes d'après 2006 suivent les directives de Monteverdi (et incidemment les miennes de ce site Web publié en 2006). Kuijken, en adoptant de plus le diapason haut (ici 466Hz, les cornets et flûtes originales sonnent un comma plus bas, vers 460Hz) fournit le seul enregistrement proche de l'histoire, avec une tessiture idéale pour les chanteurs, et la justesse magnifique de la sacqueboute en La d'Adam Woolf, à comparer aux autres versions jouées par des trombones en SIb à 440Hz, avec des positions éternellement fausses, à tel point que l'on se croit parfois dans une symphonie de Mahler. D'autres interprétations s'approchent de la juste orchestration, comme Gini, Mac Creesh ou Wilson (mais tous préfèrent le 440 Hz, regrettable pour les voix et surtout pour les trombones). Mais pour Parott et le Cantus Cölln de Junghänel, la ritournelle de fifari ne s'entend que rarement au bon instrument, ni dans la bonne taille pour Junghänel qui utilise des petits dessus en sol, ni à deux flûtes égales pour Parott, et seulement une fois dans la transposition souhaitable (Parott, l'avocat de cette transposition),
En revanche, la plupart des autres versions ont totalement ignoré les intentions de Monteverdi en ce qui concerne le fifaro, en l'utilisant en 8-pieds au risque d'être inaudible, ou en le remplaçant par tout ce qui tombait sous la main (cornet, cornet muet, flûte à bec ténor, flûte à bec soprano, et même piccolo Boehm ou chalemie, à cause de la confusion phifara-pifarra) . L'erreur est musicologique (voir les explications de registre en page 4pieds ou 8pieds?) organologique, mais aussi rhétorique, puisque Monteverdi s'est donné la peine de colorer par différents timbres instrumentaux le sens des mots du Quia Respexit. Invariablement, il faut monter le volume de sa chaîne pour écouter cette plage, alors que Monteverdi préconise que les instruments jouent le plus fort qu'ils peuvent! Au moins les interprétations sont variées, personne ici n'a cherché à imiter l'autre! écoutez si vous avez la patience la cinquantaine d'enregistrements disponibles sur Amazon Si vous avez des commentaires ou si vous connaissez d'autres interprétations fidèles à l'instrumentation du Quia Respexit, écrivez-moi : allain-dupre@club-internet.fr |
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||