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Monteverdi et le Fifaro, la Fifara, la Phifara


Une note de Giulo Ongaro dans Early Music, 1985, nous révèle qu'en 1559, à Venise, Jacomo Bassano vend les fifari ténors et basses respectivement 2 et 3 lires, dans tous les diapasons. A ce prix ils devaient se vendre comme des petits pains, d'ailleurs à peine plus chers que la "flûte à l'ancienne" de mon boulanger. Dans la même liste un cornet muet valait 2 lires 8 soldi, un cornet courbe 4 lires.

Monteverdi a laissé quelques mesures destinées à notre instrument dans le verset 3, le "Quia respexit ", du Magnificat des "Vespro della beata Vergine", ainsi que dans un madrigal du 7ème livre, A quest'olmo.

Le "Quia respexit " du Magnificat, à "una voce sola & sei instrumenti li quali suoneranno con più forza che si puo" (une voix et six instruments qui sonneront le plus fort qu'ils peuvent), a posé des problèmes à bien des interprètes modernes.

En effet son orchestration fait appel à deux flûtes traversières, puis deux trombones puis deux flûtes à bec, chaque paire ayant une courte intervention. Partition sur internet en pdf (3Mo) . L'intervention des flûtes traversières, en p.7, illustre les mots "Quia respexit humilitatem..." : Il s'est penchée sur son humble ...servante, (illustré ensuite par les trombones) ...désormais, tous les âges me diront bienheureuse. (illustrés par les flûtes à bec).
On peut tenter une analyse rhétorique simple:

- La douceur et la pureté des flûtes traversières associées à une harmonie immobile expriment l'humilité.
- La rondeur et la sensualité des sacqueboutes associées à la modulation à la quarte expriment la vitalité et la féminité de la servante.
- Le son immuable, droit et innocent des flûtes à bec ainsi que le retour à la tonique expriment enfin la pérennité et la félicité.
Il y a équivoque pour la deuxième flûte traversière car sa partie est notée Pifara alors que la première est notée Fifara. Or pifara est un hautbois populaire, qui ne participait certainement pas à l'office religieux. Il s'agit bien sûr d'une faute d'orthographe. Phifara ou fifara sont synonimes de traversa et désignaient une grande flûte en ré3, et non un piccolo rustique ou militaire comme le fifre de maintenant. On trouve aussi les termes zufoli, piffero, phiphola. Voir sur le site :http://www.mclink.it/mclink/classica/FLAUTO/rinasc1.htm

Le magnificat est noté en chiavettes et non en chiavi naturalli. ce qui laisse supposer une transposition à la quarte basse qui facilite les parties vocales très aigües.(voir les articles d'Andrew Parrott dans Early Music, Novembre 1984 et Mai 2004). D'autres interprétations possibles de cette notation ont été émises, notamment par Roger Bowers, "An aberration reviewed: the reconciliation of inconsistent clef-systems in Monteverdi's Mass and Vespers of 1610" , (Early Music, Novembre 2003) qui argue pour une transposition seulement 1 ton plus bas. Nous ne l'adoptons pas ici, bien qu'elle soit très satisfaisante pour les fifari, très souvent accordés un ton plus bas que les autres instruments (voir mon article dans Galpin 2006 : Proportions of Renaissance Tenor Flutes and the Relationship of Verona Flutes to Foot-Length Standards, télécharger : GSJ 2006 (PDF 150Ko))

Les parties de flûtes (à bec et traversières) sont notées en clef de sol et impliquent donc des tessitures soprano jouées en 4-pieds, ce qui corrobore la mention "jouer aussi fort que possible". Il suffit pour les jouer de suivre les tablatures de Virgiliano qui donnent la transposition Alla quarta bassa pour les parties écrites en clef de sol:

Le cornet en lisant le sol3 de la clef de sol fait entendre un ré3
Tandis que les deux flûtes, traversières et à bec, font entendre un ré4pour la même note écrite au niveau de la clef de sol3


Ce détail échappe à la plupart des flûtistes modernes qui jouent en notes réelles, en 8-pieds, au risque d'être inaudibles, ou pire en 8-pieds une quarte en-dessous, jouant alors sur des instruments de registre ténor des parties écrites en clef de soprano pour la flauto (une alto en sol), le dessus de la famille de flûte à bec pour lequel les 4 mesures de la troisième intervention du Quia Respexit de Monteverdi et la tablature de Virgiliano sont destinées. Notons au passage que Virgiliano, très au fait des propriétés de chaque instrument, ne propose pas de transposition au ton supérieur (un tuon piu alto) pour la traversière, ce qui est en effet impossible à cause de ses possibilités chromatiques limitées.

Le diapason de l'époque était fort vraisemblablement le mezzo punto, en français ton de cornet, en allemand Cornettenthon. C'est le diapason que connait encore J.S Bach un siècle plus tard, mais sous le nom de Chorton. Il n'est pas établi à partir d'un fréquence-mètre, mais à partir des valeurs des pieds allemands les plus usités. Ces valeurs comprises entre 283 et 288mm servaient d'étalon aux facteurs d'orgues et d'instruments à vents (voir mon article dans Galpin 2006 : Proportions of Renaissance Tenor Flutes and the Relationship of Verona Flutes to Foot-Length Standards, télécharger : GSJ 2006 (PDF 150Ko)). Ce diapason est à environ 458-460Hz, à un intervalle d'environ 3 commas au-dessus du standard 440Hz, ou 1 comma au-dessous du même standard haussé d'un demi-ton tempéré, le 466Hz, qui se pratique parfois de nos jours sur les claviers transpositeurs.

Tout ceci pris en compte, voici donc comment devaient sonner les premières mesures de :

Monteverdi :Vespro della beata Vergine
Enregistrements du Quia respexit du Magnificat

Version en sol (notation originale) à deux fifari à 460 au format real ou au format WMA . On entend l'effort des fifari jusqu'au sol 3ème octave, limite de la tessiture qui illustre bien "una voce sola & sei instrumenti li quali suoneranno con più forza che si puo".

Version en ré (transposition de Parott, Alla quarta bassa) au format real ou au format WMA . Version beaucoup plus confortable pour les fifari en ré à 460 qui sont là dans leur tessiture idéale.

J'ai reconstruit pour cet enregistrement deux fifari d'après les mesures du Futteral d'Augsbourg (voir mon article GSJ 2006 Pdf). En effet aucune des flûtes italiennes originales ne sonne à 460, ni d'ailleurs à 440, mais plutôt à 408 (Corista) ou à 430 (Tutto punto). Seul cet étui pour 28 instruments à vents daté de 1603 nous permet de penser qu'il logeait 4 flûtes traversières ténors de longueur acoustique 505 mm, donc au diapason 460 Hz. Merci à Simon Dubois, taille, Satomi Shida-Serrand, fifaro1 et Laurence Pottier, orgue positif 460Hz au 1/6comma pour leur participation à cet enregistrement, réalisé en mai 2006, à la suite du symposium sur le cornet au CRR de Toulouse.

De toutes les versions répertoriées dans la discographie des Vêpres, les versions récentes d'après 2006 suivent les directives de Monteverdi (et incidemment les miennes de ce site Web publié en 2006).

Kuijken, en adoptant de plus le diapason haut (ici 466Hz, les cornets et flûtes originales sonnent un comma plus bas, vers 460Hz) fournit le seul enregistrement proche de l'histoire, avec une tessiture idéale pour les chanteurs, et la justesse magnifique de la sacqueboute en La d'Adam Woolf, à comparer aux autres versions jouées par des trombones en SIb à 440Hz, avec des positions éternellement fausses, à tel point que l'on se croit parfois dans une symphonie de Mahler.

D'autres interprétations s'approchent de la juste orchestration, comme Gini, Mac Creesh ou Wilson (mais tous préfèrent le 440 Hz, regrettable pour les voix et surtout pour les trombones). Mais pour Parott et le Cantus Cölln de Junghänel, la ritournelle de fifari ne s'entend que rarement au bon instrument, ni dans la bonne taille pour Junghänel qui utilise des petits dessus en sol, ni à deux flûtes égales pour Parott, et seulement une fois dans la transposition souhaitable (Parott, l'avocat de cette transposition),


en gras les interprétations conformes à l'écriture de Monteverdi.

enregistrement

 

diapason

1ère intervention :
2 fifari en ré

3ème intervention :
2 flauti en sol

lien Audio

Ensemble concerto Roberto Gini 2011 440 alla 4ta bassa

2 fifari en ré en 4 pieds! à la bonne hauteur! càd alla 4ta bassa

flauti alla 4ta bassa extraitcd
Musica fiata, Roland Wilson 2011 440 alla 4ta bassa

2 fifari en ré en 4 pieds! à la bonne hauteur! càd alla 4ta bassa

flauti alla 4ta bassa

extraitcd

 

La Petite Bande, Sigiswald Kuijken, SACD Challenge Classics 2008

466 alla quarta bassa

2 fifari en ré en 4 pieds! à la bonne hauteur! càd alla 4ta bassa

flauti alla 4ta bassa

extrait CD

 

Gabrieli consort and Players Paul Mac Creesh Archiv 2006

440 alla 4ta bassa

2 fifari en ré en 4 pieds! à la bonne hauteur! càd alla 4ta bassa

flauti alla 4ta bassa

extraitCD

Konrad JUNGHÄNEL Cantus Cölln,
DHM 1995,

440 non transposé fifari en sol (instrument inconnu en 1610 à Venise) en 4 pieds! flutes à bec soprano en 4 pieds.

extraitCD

extraitCD2

Andrew Parott
EMI 1984

440 alla 4ta bassa

1 fifaro en ré en 4 pieds! (le 2ème à la flauto) à la bonne hauteur! càd alla 4ta bassa

flauti alla 4ta bassa extraitCD

En revanche, la plupart des autres versions ont totalement ignoré les intentions de Monteverdi en ce qui concerne le fifaro, en l'utilisant en 8-pieds au risque d'être inaudible, ou en le remplaçant par tout ce qui tombait sous la main (cornet, cornet muet, flûte à bec ténor, flûte à bec soprano, et même piccolo Boehm ou chalemie, à cause de la confusion phifara-pifarra) . L'erreur est musicologique (voir les explications de registre en page 4pieds ou 8pieds?) organologique, mais aussi rhétorique, puisque Monteverdi s'est donné la peine de colorer par différents timbres instrumentaux le sens des mots du Quia Respexit.

Invariablement, il faut monter le volume de sa chaîne pour écouter cette plage, alors que Monteverdi préconise que les instruments jouent le plus fort qu'ils peuvent!

Au moins les interprétations sont variées, personne ici n'a cherché à imiter l'autre!

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Si vous avez des commentaires ou si vous connaissez d'autres interprétations fidèles à l'instrumentation du Quia Respexit, écrivez-moi : allain-dupre@club-internet.fr