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Mersenne
Van Eyck

english version of this page, translated by Anne Smith

Mersenne et ses contradictions

Compte rendu de ma communication aux journées de la flûte Renaissance, Bâle 6-8 sept. 2002, organisées par Anne Smith : http://www.enterag.ch/anne/renaissanceflute

 


Les mesures de la Fluste d'Allemand

Mersenne donne les mesures d'une des meilleures flûtes du monde, qui était courbée : La longueur totale est de 1 pied 5/6 soit 605mm en prenant 1 pied = 330mm. De l'extrémité B à l'embouchure il y a 3 pouces, soit 27,5x3=82,5mm. Donc la longueur acoustique est de 605-82.5=522.5 mm soit une flûte en ré3 à 440Hz.

Le diamètre intérieur de huit lignes soit 18.2 mm est constant, à la différence des autres vents, car la perce est cylindrique . La distance de 18.2mm du bouchon à l'embouchure est égale au diamètre de la perce . Cette caractéristique se retrouve sur la flûte Boehm, alors que les flûtes baroques cylindro-coniques ont le bouchon plus éloigné.

Les mesures des trous sont inutilisables car il manque la distance de l'embouchure au premier trou (N°2), et du trou de sol au trou de fa. On peut s'aider des proportions en 1/27ème données dans la planche des proportions pour reconstruire sa flûte, quoique ces distances régulières de 2/27ème diffèrent des données du texte (30,9mm entre les trous 2 et 3 , 27,5mm entre 3 et 4 et 6 et 7 ou 38,95mm entre 4 et 5) . Les 2/27ème de 522,5 donnent un pas de 38,7mm entre chaque trou.


Planche des proportions :


Le diapason des flûtes

"La flûte décrite sert de dessus, et les autres flûtes seront deux ou 4 fois plus grandes", C'est irréaliste, car même une flûte double en ré2, de longueur acoustique 1.04m, est injouable. Mersenne fait sans doute une confusion avec les flûtes à bec, pour lesquelles il existe effectivement des flûtes doubles (la basset en sol2 ou fa 2) et quadruples (la grande basse en fa1) du dessus de flûte à bec en sol3. Cette erreur est d'ailleurs corrigée p. 243 : "on ne peut faire de basse assez longue" et on utilise une autre basse : serpent, sacqueboute ou autre.

On pourrait donc penser que le concert de flûtes de Mersenne se joue en huit pieds, en hauteurs réelles, en utilisant deux flûtes en ré pour les deux premières voix, une basse en sol pour la troisième et une autre instrument pour la basse (voir Raymond Meylan"la Flûte" Payot, p.74). Pourtant, l'exemple musical donné, l'air de cour "Sus, sus la bergère" de Guédron, a été repris par Van Eyck dans le Fluyten lust-Hoff, avec des variations pour la flûte à bec soprano ou le dessus de flûte traversière en sol. C'est à dire que Van Eyck se conforme à l'habitude de jouer la musique de flûte en 4 pieds, une octave au-dessus de la notation écrite.

Il semble bien improbable que cette tradition n'ait pas aussi prévalu en France en 1636, même si Mersenne ne le dit pas clairement. Son air pour les flûtes d'allemand se jouait sûrement en 4 pieds.


Les tablatures des flûtes

La première tablature a fait couler beaucoup d'encre, car elle donne les doigtés d'une flûte en sol2 dont les sons octaves12 et 13 ont les mêmes doigtés que les sons fondamentaux 5 et 6. Le flûtiste et musicologue suisse Raymond Meylan et l'acousticienne française Michèle Castellengo en ont conclu que cette flûte devait déjà être de perce conique, comme la flûte dite Hotteterre qui apparut 50 ans plus tard dans l'orchestre de Lully en 1681. Ceci est en contradiction avec le texte ou Mersenne précise :"elle est percée d'une égale grosseur tout au long"

Il paraît peu probable qu'il s'agisse d'une tablature de flûte basse notée en notes réelles, car l'étendue de deux octaves et demie est impossible sur un tel instrument. Il paraît plus plausible qu'il s'agisse d'une tablature de petite flûte ou fifre en sol3, mais notée en huit pieds.

Remarquons que les tierces et sixtes sont naturelles : si bécarre et mi bécarre, alors que la tablature en sol1 publiée par Agricola en 1545 pour la flûte ténor donnait aussi les sib et mib . Donc les doigtés de fourche, qui nécessitent de petits trous, ne sont pas prévus sur cet instrument.

Aussi peut-il s'agir des doigtés d'une flûte cylindrique munie de gros trous pour laquelle les doigtés d'octaviation sont les mêmes que ceux de la première octave, même pour les sons 5 et 6. De nombreux fifres indiens, sud-américains ou folkloriques réalisés en roseau, ou maintenant en PVC, fonctionnent très bien avec ces doigtés.

En revanche, la seconde tablature ressemble aux tablatures de Virgiliano et Agricola pour la flûte cylindrique, excepté le fait que Mersenne ne met pas de fourche pour le fa naturel et qu'il reproduit le signe utilisé dans les tablatures de flageolet et de flûte à bec pour obtenir les sons de la deuxième octave (premier trou à moitié ouvert), montrant ainsi qu'il ne saisit pas bien la différence entre les deux instruments. Il le confesse d'ailleurs ensuite.

S'ensuit une description du fifre, de facture plus simple, sans moulures, avec des trous paraissant plus gros en proportion de l'instrument. Il est décrit comme plus court et plus étroit, avec des sons plus vifs et éclatants. Il pourrait donc s'agir d'un instrument en sol3, de perce étroite (comme un boulet de pistolet selon Arbeau), fonctionnant avec la tierce majeure puisque les trous sont gros, à l'instar du fifre décrit par Praetorius.

Mersenne ajoute à la confusion en publiant une tablature de fifre en ré3, très semblable à la seconde tablature de flûte d'allemand quoiqu'elle soit limitée à deux octaves. Ces doigtés sont élaborés, utilisant l'harmonique 3 pour le deuxième la, et ne semblent pas être ceux utilisés par des soldats, ou pour chanter toutes sortes d'airs et de chansons, ce que l'on attend d'un instrument folklorique aux doigtés simples.

J'émets donc l'hypothèse que Mersenne, en rédigeant son ouvrage, a interverti la tablature du fifre avec celle de la première tablature de flûte d'allemand. Un autre argument tient dans la typographie des deux tablatures de flûte en ré qui utilisent les mêmes signes que celles de flûte à bec, alors que la tablature de la flûte en sol provient d'une autre source.

En rétablissant son inversion, nous obtenons :

-Deux tablatures de flûte traversière en ré3, l'une d'étendue ré3-ré5, l'autre ré3-sol5, avec des doigtés très semblables à ceux de Agricola et Virgiliano pour la flûte cylindrique de la Renaissance, mais écrits une octave au-dessus car la conscience est venue aux musiciens érudits que la flûte est un instrument de quatre pieds d'orgue. Avant Mersenne, Zacconi avait déjà limité la tessiture de la flûte à deux octaves ré2-ré4, Praetorius à deux octaves ré3-ré5 en décrivant les tons supplémentaires de mi5 à la5 comme 'falsett '.

télécharger les deux tablatures de Mersenne et leur comparaison avec Agricola et Virgiliano

-Une tablature pour le fifre en sol3, instrument folklorique ou militaire plus rudimentaire, avec des doigtés simples pour jouer les roulades avec les tambours, ou les chansons à la mode comme celles du Fluyten Lust-hoff, le top 50 du XVIIème siècle. Cette tablature est écrite dans la tradition en jeu de huit pieds d'orgue, et donne une très grande tessiture de deux octaves et demie au fifre, la même que donne Van Eyck...

Au vu de ces arguments, il ne semble plus plausible de considérer que Mersenne connaissait déjà une flûte conique. Les premières flûtes cylindro-coniques furent fabriquées après la publication de l'Harmonie Universelle.

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